Un jour, une année


Il y a des choses inévitables, des choses que l'on rechigne souvent à faire, des choses qui se présentent ainsi, toutes ces choses qui ne se choisissent pas, ces choses qui s'imposent, se subissent ou se savourent, ces choses qu'on apprend à vivre d'un degré ou à un autre, les faisant passer de l'amer à l'envie, et de ces choses là qui ont le pouvoir de nous chambouler, de nous émouvoir, de nous épuiser ou de nous raviver, oui il y en a bien une dans laquelle on se retrouve tous à se débattre face aux mêmes contradictions aux mêmes amours et petites tensions, au travers de nos cultures de chaque détour du monde, ces liens du sang, la famille, petite ou grande qu'importe, toujours la même galère le même bonheur.



Nous venons de célébrer le nouvel an chinois, ici bienvenue l'année du cochon, ici surtout bienvenue une petite semaine de vacances bien méritée, ici aussi le début du Chunyun plus grande migration du monde, ici les gares qui s'engorgent, les millions, le milliard, qui quittent leur foyer du nouveau monde pour rentrer dans leur Laojia, leurs origines, leur famille, le lieu des anciens surtout, mais surtout ce petit cocon ou alors tout le monde vient s'y retrouver. Alors les distances se brisent, les liens se renouent, de gré ou de force, ici c'est la culture de fait sa loi, ici c'est 5000 ans de civilisation qui résonnent, qui dictent les mots et les plats, ici c'est la force inimaginable d'un peuple qui se pose pour respirer et se regarder dans le miroir. Forcément les reflets se nuancent, tantôt éblouis de ceux qui se font trop briller, tantôt épuisés de ceux qui se perdent à s'y chercher. Ici, dans la Laojia tout le monde se retrouve pour une semaine, pour s'empiffrer de saouler et trop fumer, ici c'est alors un nouveau choque de cultures dans la culture, un reflet des évolutions trop rapide d'un pays trop grand, des grands écarts qui s'étirent, des incompréhensions qui se construisent.



C'est la deuxième fois que j'ai l'occasion de participer au nouvel an chinois dans la famille, la vraie fête, celle là ou on voit tout le monde, celle ou tout le monde se voit, où tout le monde se montre. Alors oui il y a les affinités les habitudes les perdus de vue, les amours les rancœurs, les histoires de famille qui bouillonnent, mais il y a cette valeur commune qui rassemble au milieu de toutes ces divergences, qui regroupe, pour ce jour unique de l'année où tout le monde se rejoint chez les grand-parents, où la mamie passe la journée aux fourneaux, où les oncles font couler le Baijiu à flot. La journée est magnifique, le soleil perce parfois, il fait frais mais pas froid, on grignote avant de se goinfrer, on se balade on fait semblant de se parler, on se raconte nos vies, et le soir tout est finis, et le soir chacun rentre chez soi, et pour la plupart on ne se reverra que l'an prochain, même jour même endroit. Parce que la vie sépare les gens, en Chine plus qu'ailleurs, où les distances semblent infinies, où chaque mouvement est une fracture, où chaque fossé est un océan, où les différences les écarts ne cessent de se creuser. Mais malgré cette violence inouïe de la vie moderne, le nouvel an chinois lui est et sera toujours là, comme presque 5000 ans maintenant, préservant cette force culturelle, faisant se déplacer un milliard de personnes malgré les difficultés les freins les détachements, et continuera à préserver ce lien, aussi infime soit-il, pour rassembler les gens les familles, le temps d'une journée, dans l'année.



C'est une merveilleuse année du cochon que je vous souhaite alors à tous, après cette grande bouffée culturelle en compagnie la famille de DiJing que je vous fait découvrir pour la première fois, de ce gros coup de Chine dans la tête qui fait quand même du bien, qui rappelle que notre Shanghai ne résume pas ce pays, et qu'il me reste tant de choses à découvrir à savourer ici là.