Dans notre bulle


Que de grandes circonstances aujourd'hui, et depuis quelques temps déjà, quelques semaines, dans notre grand, immense, pays coupé du monde, isolé, asphyxié, se débattant de tout son orgueil et de toutes ses contradictions. Difficile de ne pas aborder ce sujet ici, difficile de parler d'ailleurs quand l'actualité est ici, et que tout se passe maintenant, ce tout qui est un grand vide, un grand calme, un grand silence loin des foules, loin des gens, juste là enfermés dans nos appartements, où le contact n'est plus que numérique, où l'on perd la notion du temps, où l'on se roule dans notre bulle d'un petit confort étriqué.


Il y a un nom qui commence alors à résonner bien fort dans toute la sphère politico-médiatique, dans tous les esprits scientifico-sceptiques, de tous ces chercheurs de raison, de coupable, de tous ces fossoyeurs de la peur et du mal-être, celui d'une petite bulle de vie, celui de Wuhan. Qui a déjà entendu parler de Wuhan? Vous bien sûr, si vous me suivez depuis assez longtemps, depuis quasiment le début même, Postcard No 3, à la rencontre d'un dompteur d'oiseaux de papiers, sur les bords du fleuve bleu, le fameux Yangzi. Car Wuhan ce n'est pas qu'une alerte psychotique dans un bandeau rouge en bas des news de BFM, ce n'est pas juste un point noir sur une carte qui clignote, non, c'est aussi et avant tout la ville d'origine d'une grande partie de ma belle famille, qui même si certains en sont partis, y gardent de fortes attaches, celle où y vivent des tantes, des oncles, des cousines, mais c'est aussi la ville d'amis, de la famille d'amis, ou de collègues, une ville où je me rappelle les rasades de baijiu autour d'un barbecue à la fin d'un mariage, ou encore ce petit parc d'attraction au bord du lac de l'Est, de ces gamins qui roulaient dans leur bulle à eux. Alors oui, les parano-pandémiques m'agacent, oui les moralisateurs de la psychose me fatiguent. Car au delà des news, du petit écran de la télé ou de l'ordi, des fantasmes et des distorsions, du trop et du pas assez, il y a juste une réalité que certaines distances semblent atténuer, le fait qu'il y a de vraies personnes touchées, et que la situation n'est pas juste un grand drame qui se passe sous nos petits yeux spectateurs, mais qu'il y a 60 millions de personnes aujourd'hui coupées du monde, des personnes que l'on a presque murées chez elles, des barricades le long des routes, et des vies qui en sont profondément bouleversées. Oui dans mon cocon de Shanghai, je me sens presque à l'abri de tout ce grand chaos, oui il n'y a pas tant de morts que ça, et pourtant il y en a, qu'ils soient 600 sur un milliard et demi ou pas, qu'importe, un peu de mesure, dans une direction ou dans l'autre, un peu de pudeur, feraient un grand bien à tous ceux qui sont touchés de près ou de loin, car ici tout cela n'est pas qu'une série de news alarmistes, c'est un grand mouvement qui englobe tout le monde, qu'on le veuille ou non.


Je vous laisse donc avec cette petite image de Wuhan, de cette ville que j'ai vraiment aimée, une ville aux mille saveurs, aux superbes couleurs, et où le sang y est chaud, très chaud, mais aussi chaleureux. Ici tout va bien, nous restons chez nous, travaillons, faisons passer le temps comme on peut, pas de panique ni d'insouciance, juste un jour après l'autre, fermant les yeux jusqu'à demain.