Tout de bleu


Du bleu à n'en plus finir, du bleu jusqu'au ciel ou dans les ruelles, ici à Jodphur, le bleu ne s'arrête jamais, il déborde, se répand, se dilue, se concentre. Le bleu est vivant, il est l'âme d'un royaume, d'une cité fabuleuse, où l'on s'est pris à s'égarer le temps d'une journée. Le bleu s'effrite, se craquelle, tapisse les mûrs, et ne tari jamais d'éloge envers la grande citadelle perchée en son cœur. Un spectacle étrange, surréaliste, qui nous a réservé sans doute l'une des visites les plus belles de notre voyage, celle du fort de Jodphur, découvrant avec surprise que les Maharajas étaient de grands fans de polo, mais aussi l'occasion de quelques rencontres, assez différentes de celles de notre précédente étape à Jaisalmer, où les saris reprennent des couleurs, où les styles se rapprochent de cet imaginaire que j'avais construit de l'Inde, coloré, chaleureux, vivant.



Ici une mère et sa famille dans un choc des générations, où la tunique traditionnelle a fait place au jean t-shirt, contraste du monde, du temps qui passe et des envies qui évoluent. Pourtant il est aussi relativement commun de rencontrer des jeunes filles en sari traditionnels, qui sont même je dirais encore légèrement majoritaires, cependant la grande globalisation du monde, de cette uniformisation où l'on aplatit toutes nos différences, est en marche, celle qui fait qu'on l'on s'habille en denim au lieu du sari, que l'on boit notre americano au lieu du chai, que l'on mange notre burger au lieu de notre thali, le gros rouleau compresseur contre lequel j'ai parfois l'impression de courir, celui qui écrase le temps et rend nos voyages si facile, mais aussi malheureusement parfois tellement uniformes. Bref, on ne refera pas le monde, profitons de ce qui s'offre à nous au moment où il s'offre à nous, mais gardons à l'esprit tout l'héritage culturel que l'on a sacrifié et que l'on sacrifie toujours, de ces langues qui disparaissent, de ces recettes de grand-mère que l'on oublie, de ces maisons que l'on ne construit plus. Bien sûr qu'il y a un certain progrès derrière tout ça, mais aussi un coût sans précédent, des racines qui ne repousseront plus, pour des forêts qui seront bientôt toutes les mêmes.


Jodphur fut donc avant tout un régal de couleurs, du bleu bien sûr, mais du rouge, du vert, du rose, des beiges, et une lumière à couper le souffle. Voilà l'Inde de cartes postales, celle que l'on met dans les guides, celle que l'on s'imagine. C'est aussi et surtout l'Inde du tourisme, celle que l'on préserve tant bien que mal, celle où les indiens affluent par milliers. Nous nous sommes sentis un peu moins voyageur en cette journée bleue, et beaucoup plus touristes, mais qu'importe, Jodphur reste immanquable, et je la recommanderai à tout le monde, car c'est une perle d'histoire, un véritable joyau perché sur sa falaise, pointant au-dessus d'une marée bleue, fabuleuse.